Les Cahiers du Djembé · critique
COUP DE GUEULE : L’ÉDITION CAMEROUNAISE SOUS CONTRÔLE
Une analyse critique des nouvelles conditions d’exercice du métier d’éditeur au Cameroun et de leurs conséquences sur la diversité culturelle, l’accès au livre et l’entrepreneuriat éditorial.

La monopolisation financière de la pensée intellectuelle et culturelle en marche au Cameroun!
Pour exercer légalement le métier d'éditeur au Cameroun, le décret du 25 mars 2026 impose désormais un parcours d'obstacles administratifs, humains et financiers destructeurs.
C'est un coup de massue mortel pour l'édition locale !
Voici comment on asphyxie la culture en 5 points clés au Cameroun :
1. Verrouillage juridique (Article 4)
Il faut désormais être une personne morale (société, association) pour éditer. Finie l'entreprise individuelle, pourtant suffisante partout ailleurs dans le monde. Quant aux éditeurs étrangers, ils devront obligatoirement ouvrir une filiale locale et s'associer en coédition avec un acteur local, Mais ça va pour eux, ils en ont les moyens!
2. Contraintes Ressources humaines asphyxiantes (Articles 5 et 15). :
Obligation d'employer du personnel permanent, dont au moins 2 spécialistes certifiés et diplômés dans les métiers de l'édition. Ce qui constitue une charge salariale insurmontable pour les petites structures, parce que les livres : il faudra encore pouvoir les vendre!
3. Logistique déconnectée du réel (Article 15) :
Obligation de posséder des bureaux physiques et des entrepôts de stockage (ou un contrat de distribution) capables de couvrir l'ensemble du marché national.
4. Barrières financières de l'exclusion (Articles 6 et 11)
- Frais de dossier obligatoires de 300 000 FCFA NON remboursables pour la littérature générale.
- Frais de dossier de 1 000 000 FCFA pour le manuel scolaire.
- Une caution obligatoire BLOQUÉE à la Caisse de Dépôts allant de 10 à 30 millions de FCFA selon le cycle scolaire (Maternelle, Primaire, Secondaire).
5. Bureaucratie d'un autre âge (Articles 6 et 15)
Exigence de fournir des casiers judiciaires, des statuts certifiés, des attestations fiscales pour chaque employé, et d'effectuer un double dépôt légal, ISBN etc...Un enfer administratif, ce d'autant plus que ces structures n'existent quasiment pas!
Résultat : Le livre passe de produit de luxe à un produit d'hyper luxe.
Loin de rendre le livre accessible, ce décret va faire exploser les coûts de fabrication et de commercialisation. Ce sont les familles camerounaises et leur pouvoir d'achat qui vont écoper, le prix du livre scolaire notamment va exploser ( même contrôlé par l'Etat) s'il n'est commercialisé par des entreprises étrangères!
C'est le grand paradoxe : On tue les locaux pour servir les multinationales. En effet, sous prétexte de "protéger" le marché, ce décret place les petits éditeurs camerounais en état d'asphyxie. À l'inverse, les multinationales étrangères (asiatiques, européennes, américaines), gorgées de capitaux, n'auront aucun mal à poser 30 millions sur la table. Ce texte annule purement et simplement l'avantage concurrentiel de la proximité locale.
Par ailleurs, ce texte qui écarte d'office les éditeurs indépendants, les jeunes diplômés, les structures associatives et les projets alternatifs implique que l'édition va se retrouver confisquée par une oligarchie financière locale :
- Soit des opérateurs sous perfusion de subventions d'État (avec tous les risques de corruption, de clientélisme et de censure que cela comporte).
- Soit des grandes fortunes privées capables d'immobiliser des dizaines de millions à fonds perdus.
C'est la mort de la diversité éditoriale. Si seules 3 ou 4 grosses structures peuvent publier, la pensée libre, la recherche, la poésie et la littérature critique n'auront plus droit de cité.
Ce décret du 25 mars 2026 est une véritable catastrophe pour l'édition camerounaise, sous couvert de "professionnalisation", il piétine l'esprit d'ouverture des Accords de Florence et du Protocole de Nairobi en créant un protectionnisme censitaire.
En punissant l'égalité, en interdisant la micro-édition et en réservant le savoir à ceux qui possèdent le capital, ce texte condamne notre jeunesse à des manuels rares et chers, et nos auteurs locaux au silence.
Si le livre ne peut plus naître librement, être imprimé à bas coût et circuler sans chaînes, c'est toute l'indépendance culturelle et intellectuelle du Cameroun qui s'éteint.
NON à la marchandisation de notre pensée !
Suite
À lire également
Les intellectuels camerounais face à la démission volontaire ou silence imposée autour des problématiques de la société

L’élite en Afrique Noire, apporte-elle le développement : l’exemple du Cameroun ?
