Les Cahiers du Djembé · critique
Que signifie pleurer un mort au Cameroun ? Entre traditions et nouvelles pratiques funéraires

Que signifie pleurer un mort au Cameroun ? Entre traditions bamilékées et nouvelles pratiques funéraires
1. La mort : entre douleur, interrogations et rassemblement
La mort est cette étape de l’existence au cours de laquelle l’être humain perd la capacité de voir, d’écouter, de respirer, de parler, de manger, de boire, etc. Bref, l’Homme ne peut plus profiter de tout ce qui l’entoure dans son environnement.
Dès qu’un décès est annoncé, il rassemble des personnes directement ou indirectement liées au défunt. Cette annonce suscite diverses interrogations, notamment sur les circonstances et le contexte de la mort. Elle soulève également des questions relatives à l’organisation des obsèques et à la manière d’accompagner le défunt vers sa dernière demeure.
La mort et les pratiques qui l’entourent ne sont propres à aucune société particulière ni à une catégorie précise de personnes. Elles soulèvent néanmoins un débat fondamental sur la signification, l’essence et les manifestations des lamentations mortuaires.
Pour avoir régulièrement participé à ce type d’événement, que ce soit en qualité de représentant, sur invitation ou par obligation, plusieurs observations m’amènent à soulever des interrogations : quelle perception les différents courants de pensée ont-ils des cérémonies funéraires, dans cette société et ailleurs ? Comment se déroulent les moments de deuil au sein de la société bamilékée, et quelle appréciation peut-on en faire ?
2. Le deuil, un héritage culturel en transformation
Réfléchir au sens du deuil n’est pas une démarche nouvelle. Cette réflexion remet en jeu la question du retour aux valeurs culturelles qui, au risque de disparaître, se trouvent confrontées à de nouvelles idéologies et à des pratiques émergentes.
Premièrement, je constate une volonté de mettre à l’écart, voire de suspendre, certains procédés rituels associés aux coutumes funéraires. Il se dit que ces pratiques sont inopportunes et constituent une perte de temps, puisque le mort ne reviendra plus à la vie.
Cette vision tend à s’appuyer sur un dicton populaire selon lequel « après la vie, c’est la mort », comme si cette réalité suffisait à justifier l’abandon des cérémonies traditionnelles propres aux communautés.
Par exemple, au sein du peuple bamiléké, on tendrait progressivement à abandonner les autopsies traditionnelles, qui consistent, selon les pratiques coutumières concernées, à faire intervenir un initié auprès du corps du défunt afin de rechercher les causes présumées de sa mort. Ces recherches peuvent notamment être associées à des croyances relatives aux sociétés ésotériques, aux obligations coutumières non respectées ou aux sacrifices non accomplis.
À travers ces pratiques, il s’agit de donner un sens à la mort et d’en rechercher les causes selon les représentations culturelles héritées des générations précédentes.
3. Religions et recul des pratiques ancestrales
Deuxièmement, j’y vois une tentative d’acculturation, d’assujettissement, voire d’asservissement culturel.
En effet, le mépris ou le caractère inutile attribué à certaines pratiques rituelles pourrait découler du contact avec des religions importées ou réinventées, dont certains courants s’emploient à diaboliser ou à désacraliser les pratiques ancestrales des communautés.
Autrement dit, dans certains sanctuaires religieux traditionnels ou réaménagés, on inculquerait à la mémoire et à la conscience des fidèles l’idée que les rites post mortem ne seraient que du fétichisme, voire de la sorcellerie.
Par exemple, le respect de certaines pratiques liées au veuvage tendrait à reculer. On ne rase ou ne coupe plus systématiquement les cheveux dans les circonstances où la coutume le prescrivait. On néglige également la consultation des oracles ou de personnes investies d’un rôle spirituel traditionnel, parfois désignées comme des marabouts, afin de rechercher les raisons ayant pu conduire à la mort d’une personne et de tenter de prévenir celles qui seraient considérées comme non naturelles.
Cette évolution pose une question fondamentale : faut-il abandonner les pratiques ancestrales au nom de nouvelles croyances, ou chercher à préserver le patrimoine culturel qui leur donne sens ?
4. Des funérailles entre tradition et démonstration financière
Si les partisans de la tradition défendent la conservation des rites ancestraux dans la célébration de la mort, une vision moderne et émergente semble progressivement s’imposer.
En réalité, pleurer un mort se traduit aujourd’hui, dans certaines circonstances, par une volonté manifeste d’exhiber son potentiel financier à travers la capacité d’accueillir, de nourrir et de satisfaire les personnes venues témoigner leur compassion à la famille endeuillée.
En ce sens, on voit la famille du défunt particulièrement préoccupée par ce qu’elle offrira à manger et à boire aux participants. À cette occasion, un décor digne des grandes réceptions se met en place : services de traiteur, repas multiples et variés, tables, chaises et tentes adaptées aux différents rangs des invités, vaisselle prestigieuse, liqueurs de marque, boissons en abondance, sans oublier les équipements de sonorisation.
En d’autres termes, on semble davantage préoccupé par la satisfaction des invités à travers le « pain et le vin » que par le recueillement. Les funérailles deviennent alors davantage un moment de festivité qu’un moment de pleurs. Lorsque toutes ces conditions sont réunies, on conclut que le deuil a réussi.
Mais qu’est-ce qui définit réellement la réussite des funérailles ? Est-ce l’abondance des repas, la qualité des boissons et le faste de la réception, ou l’hommage rendu au défunt et le soutien apporté à ses proches ?
5. Quand la mort devient une activité économique
En outre, on voit se développer autour du deuil une véritable économie de circonstance.
À chaque coin de rue ou aux abords des lieux de cérémonie se trouvent divers commerces, dont les plus visibles sont les débits de boissons. Cette activité lucrative s’est normalisée et légitimée au point que l’annonce d’un décès peut représenter, pour certains opérateurs économiques, une occasion de réaliser des bénéfices.
Ainsi, certains commerçants peuvent parcourir des milliers de kilomètres afin de fructifier leurs affaires dans un contexte de détresse et de douleur pour les familles endeuillées.
Il faut également souligner que les funérailles deviennent parfois un lieu où l’on juge la sociabilité du défunt. Cette sociabilité se matérialise notamment par le nombre de personnes présentes aux obsèques. La foule devient ainsi un indicateur relationnel particulièrement important parmi les critères mobilisés lors des rassemblements funéraires.
Pourtant, la présence d’une foule nombreuse suffit-elle à mesurer la valeur d’une personne, la qualité de ses relations ou la profondeur des liens qu’elle a entretenus avec son entourage ?
6. Un basculement des valeurs culturelles et morales
Au regard de ces faits, j’observe progressivement un basculement des valeurs morales au profit de logiques mercantilistes et festives qui tendent à prendre le dessus sur les règles coutumières propres à la communauté du défunt.
Les funérailles, qui devraient être un moment de mémoire, de solidarité et de recueillement, peuvent ainsi devenir une démonstration de richesse, de prestige social et de capacité financière. La dimension commerciale prend alors une place considérable dans une cérémonie qui, avant tout, devrait permettre d’honorer la mémoire du disparu et d’accompagner ses proches dans leur douleur.
Il ne s’agit pas de nier l’importance de l’accueil, de la solidarité ou des rassemblements communautaires. Il s’agit plutôt de s’interroger sur les transformations qui conduisent parfois à privilégier les dépenses, les festivités et les apparences au détriment du sens culturel et humain du deuil.
Au fond, que signifie pleurer un mort au Cameroun ? Est-ce honorer sa mémoire, respecter les rites de sa communauté et accompagner les proches dans leur douleur, ou organiser une cérémonie dont la réussite se mesure à l’abondance des repas, à la qualité des boissons, au nombre d’invités et aux dépenses engagées ?
Cette question mérite d’être posée si nous voulons préserver la richesse de notre patrimoine culturel tout en réfléchissant aux évolutions de nos pratiques sociales. Car, au-delà des cérémonies, des dépenses et des rassemblements, le deuil doit aussi demeurer un temps de mémoire, de solidarité et de recueillement.
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